Un jour de neige a Angouleme

 

Marie-Bernadette Dupuy est née à Angoulême. Elle aime la diversité et a déjà écrit plus d’une vingtaine d’ouvrages. Sa passion pour la photo et le tourisme lui ont inspiré ce livre. Elle est également responsable du magazine « Promenades et Randonnées en Charente », membre de l’Association des journalistes et écrivains de Tourisme, elle n’a jamais cessé de mettre à l’honneur les beautés de sa Charente.

A travers ces pages, elle  vous propose une agréable promenade, éducative et touristique que l’on peut faire en famille et à n’importe quel âge.

 

 

I

L'homme du T.G.V

 

François se penche à la fenêtre de sa chambre. Le ciel angoumoisin est d'un gris étrange, très sombre. Il n'est pourtant qu'une heure de l'après-midi, mais la lumière décline, comme à l'approche du crépuscule. Si la météo dit vrai, il pourrait neiger. De la neige en Charente, ce serait un événement !

François s'ennuie un peu en ce premier jour des vacances de Noël. Il descend dans le garage, jette un œil sur son vélo. Le temps est bien froid pour une promenade, et Vincent, son ami, n'est pas là. Dans ce quartier tranquille de Gond-Pontouvre où habite l'enfant, tout est paisible, trop paisible... Ici, on est loin de l'agitation qui doit régner en ville. C'est une des banlieues d’Angoulême, traversée par la route de Paris, au charme cependant presque champêtre, jadis semée de vergers et de moulins, entre Touvre et Charente, sans oublier le Gond aux eaux peuplées de truites.

- Je vais lire un peu !

François rejoint sa chambre, s'allonge sur son lit. Depuis un mois, ses heures de loisir sont souvent consacrées à la lecture des «Six compagnons», des personnages qui n'ont pas froid aux yeux ! Eux, au moins, ne s’ennuient jamais, toujours en pleine aventure, toujours lancés dans de passionnantes enquêtes. François les retrouve avec plaisir, si bien qu'il en oublie le monde extérieur. Soudain une voix le fait sursauter, celle de son grand-père :

- François, viens voir un peu !

II se lève d'un bond, toujours avide de mouvement, puis entre dans la cuisine. Son grand-père fume sa pipe, debout près de la fenêtre. De l'autre côté des carreaux, des milliers de flocons voltigent.

- Regarde ! Il neige...

- Chouette ! C'est formidable, papy !

François n'en croit pas ses yeux. Le temps de dévorer trois chapitres de son livre et le jardin est déjà tout blanc. Il n'a plus qu'une idée, se précipiter dehors.

- Je peux aller faire un tour, dis, papy ? Tu préviendras maman et marraine... J'ai envie de me promener, c'est trop joli ! Ah ! Et si Vincent passe, dis-lui que je suis vers la gare...

- Vas-y, je te comprends ! Pour une fois qu'il neige… Dis donc, si tu vas jusqu'à la gare, tu me ramèneras mon journal, et garde la monnaie !

 

*

 

- Oui, pour une fois qu'il neige ! se répète François en enfilant son blouson le plus chaud. Deux minutes plus tard, il court dans le jardin, un bonnet sur ses cheveux bruns, des moufles aux mains. Le décor qui l'environne le charme. Toute cette neige, tous ces flocons... Il suit le trottoir en sifflotant, le cœur en fête.  De l'allée Paul Bert, il rejoint la route de Paris, après être passé sur le pont qui surplombe la voie ferrée.  Le paysage lui semble fantastique.

2 décembre 2010 - Neige GP (6)

C'est vraiment dommage que Vincent se soit absenté. Un copain aussi formidable. Il a quinze ans, mais cela ne l'empêche pas de traiter François d'égal à égal. Ils font du vélo tous les deux, du skate. Ils ont même réussi à déjouer les plans d'un cambrioleur qui tentait de pénétrer dans une maison voisine. De plus,  Valérie, la maman de Vincent est une personne très dynamique; elle cuisine merveilleusement bien et fait surtout de délicieuses pâtisseries.

François ne peut s'empêcher de rêver. Si seulement il pouvait être un de ces « six compagnons »... un sourire espiègle illumine son visage fin de bel enfant aux cheveux bouclés. Ce serait tellement plus gai de marcher sous la neige avec des amis ! Mais le hasard fait parfois bien les choses. Quelqu'un vient à sa rencontre. Malgré  son bonnet et son écharpe, il reconnaît Aurore, une de ses anciennes camarades d'école. C'est une fillette adorable, aux beaux cheveux châtains et bouclés. Elle lui adresse un joyeux signe de la main, accompagné d'un sourire malicieux.

- Bonjour François ! Tu te rends compte, il neige, quelle chance !

- Oui, c'est super !

Les deux enfants bavardent en riant. Aurore est désormais au Lycée Saint-Paul, mais il n'y a pas si longtemps, comme François, elle suivait les cours de l'école Chavagnes, une institution presque historique d'Angoulême.

- Je vais à la gare ! Et toi ? lui demande-t-il, en espérant il ne sait quoi.

- Moi, je me promène. Je t'accompagne, si tu veux ! J'ai le temps !

- Génial...

Il neige toujours. La vieille cité d'Angoulême, perchée sur son promontoire rocheux, se couvre d'un voile immaculé. Dressée sur le ciel couleur de plomb, elle ressemble à une ville de conte de fées. Les bonnets des deux enfants sont constellés de flocons. A hauteur d'un muret, ils ne peuvent résister et font des boules de neige qu'ils lancent contre un mur. François a treize ans, Aurore, douze, mais cela ne les empêche pas de céder à l'attrait de ce divertissement...

La Charente, département soumis à un climat presque maritime, est connue comme une région aux hivers doux et pluvieux. Il faut des vagues de froid exceptionnelles pour qu'apparaisse la neige et dans ce cas elle fait figure d'exception.

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Aurore et François suivent la route de Paris. Si cette promenade pouvait durer... Ils n'ont aucune envie de s'enfermer, mais bien au contraire de profiter de la neige le plus longtemps possible.

- Regarde ! s'écrie Aurore, la chapelle de la Providence! Elle est encore plus jolie sous la neige, tu ne trouves pas ?

- François approuve en riant :

- Tout est plus joli...

J'adore cette chapelle ! ajoute Aurore d'un ton catégorique, car c'est une enfant qui a beaucoup de caractère. Un de mes profs nous en a parlé en cours. Elle a été construite près de l'ancien hospice de la Providence, où l'on accueillait des pauvres femmes, sans ressource, ni foyer. Avant, la chapelle était entourée d'un beau parc...

- Toi, tu en sais des choses !

François, d'ordinaire un peu timide se sent tout à fait à l'aise. Lorsqu'ils arrivent dans le vaste hall de la gare d'Angoulême, tout le monde n'a qu'un sujet à la bouche : «la neige».

Aurore et François se dirigent vers le kiosque pour acheter le journal de son grand-père.  Ils attendent un bon moment, car il y a affluence. Enfin, c'est leur tour.

La fillette pousse soudain un petit cri de surprise, car une main s'est posée sur son épaule. Elle se retourne :

- Tiens, Benoît ! Toi aussi, tu te promènes ?

- Oui ! Dès que j'ai vu qu'il neigeait, j'ai dit à maman que j'allais faire un tour... Je vous ai suivis jusqu'ici ! Vous ne m'avez même pas vu, je ferais un bon détective...!

Ils éclatent de rire, heureux de se retrouver. Agé de treize ans, Benoît, comme Vincent, est élève au Collège Anatole-France mais c'est un de leurs meilleurs copains, puisqu'il habite lui aussi à Gond-Pontouvre. Les cheveux blonds foncés, coupés courts, les yeux rieurs, c'est un vrai garçon d'une gaieté communicative, qui adore les bonnes plaisanteries.

Une voix annonce l'entrée en gare d'un T.G.V en provenance de Paris. François, qui adore les trains, dit très vite :

- On va sur le quai ?

- D'accord.

Le trio se précipite. C'est toujours amusant de voir descendre les voyageurs, dont le flot se répand ensuite le long du quai. On assiste à des scènes de retrouvailles, à des adieux émouvants, parfois même, François le raconte à ses amis, des gendarmes sont là pour prendre en charge un individu suspect, menottes aux poignets. C'est encore le cas aujourd'hui, et la scène fait fort impression sur les trois enfants.

- Vous voyez ! Encore un type qui s'est fait arrêter ! On ne sait jamais avec qui on voyage, dans les trains ! chuchote-t-il. D'ailleurs, il y a peut-être un bandit parmi tous ces gens ! Un malfaiteur qui a échappé à la police... Qui, d'après vous ?

Aurore a un sourire complice. Est-ce l'effet de la neige? Ils ont envie d'aventure. Pourquoi ne pas se prendre au jeu que suggère François, et se mettre à étudier les voyageurs en cherchant un suspect ?

Benoît ne demande pas mieux et voici le trio arpentant le quai avec des regards méfiants. Le T.G.V est saupoudré de neige, et avec son nez pointu, il ressemble à un monstre de fer.

A la hauteur d'une voiture de première classe, ils croisent un homme de haute taille, vêtu d'un pardessus noir, d'un chapeau gris, un porte-documents sous le bras. De son visage, on n'aperçoit qu'un long nez et des yeux très clairs, à l'éclat métallique. Détail insolite, malgré son âge avancé, ses cheveux gris sont assez longs, on le voit à des mèches qui dépassent de son col relevé. Les joues creuses sont livides, ses traits expriment une étrange inquiétude. Il n'en faut pas plus à François pour le juger effrayant. Il murmure à l'oreille d'Aurore :

- II a un drôle d'air, celui-là !

- Tu as raison ! Je n'aimerais pas le rencontrer au coin d'une rue déserte, la nuit. On dirait un vampire... Oui, c'est ça, un vampire !

Benoît les a écoutés. Il approuve gravement en disant tout bas :

- Vampire ou pas, il me donne froid dans le dos ! Dites, on n'a qu'à le suivre un peu, savoir où il va...

- Mais s'il prend un taxi ! répond François.

Aurore leur donne un coup de coude :

- On verra bien ! Vite, il est entré dans le hall. Venez...

La filature commence !

L'homme paraît hésitant. Il fait un pas vers une cabine téléphonique, recule un peu, jette un œil à l'extérieur, puis d'une démarche plus assurée sort de la gare. Le trio l'observe et se décide à continuer l'enquête. Ils n'agiraient pas ainsi un jour ordinaire, mais en cet après-midi de neige, alors que les flocons s'acharnent à tomber, de plus en plus gros, ils se sentent prêts à tout. D'autant plus que la couche de neige, déjà épaisse, garde les empreintes de leur suspect. Ils les étudient, sourcils froncés. Benoît commente entre ses dents :

- Regardez un peu ça ! Il a des pieds gigantesques, ce bonhomme. C'est peut-être un extra-terrestre ! Ou bien l'abominable homme des neiges ! Pas question de le laisser filer !

Aurore arrête d'un geste ses camarades qui s'élançaient sur les traces de l'homme en noir :

- Attention ! On peut le suivre, mais à bonne distance.

Il faut être prudent. Pour le moment, il monte l'avenue Gambetta. Mais après, on ne sait pas où il peut nous entraîner ! Alors, vous êtes sûrs qu'on continue ?

- Nous avons bien le temps, pour une fois qu'il neige... proteste François.

- Tu as raison ! répond Aurore.  De toute façon, maman est sortie faire ses courses.

- Et puis on est ensemble, on ne risque rien ! affirme Benoît en haussant les épaules.

- Dépêchons-nous ! s'écrie François, «il» est déjà loin.

En effet, l'inconnu marche d'un bon pas, laissant dans la neige du trottoir des traces de géant. Parfois il lève la tête vers le ciel, puis regarde autour de lui, comme s'il cherchait quelque chose ou quelqu'un.

- Il devait avoir rendez-vous avec un complice qui n'est pas à l'heure ! dit Benoît.

- Oui... et je me demande ce qu'il y a dans son porte-document. Vous avez vu comme il le serre contre lui ! ajoute Aurore.

- C'est peut-être un espion ! avance encore François, pris d'une inspiration subite.

Les trois enfants restent à plusieurs mètres en arrière, afin de ne pas attirer l'attention du sinistre personnage. Pourtant, quoi de plus banal que trois écoliers qui se promènent sous la neige ? Les rues sont décorées de guirlandes lumineuses, les vitrines des magasins arborent des couleurs rutilantes, rouge et or, vert et argent. La ville entière, sous son manteau blanc, semble se préparer pour Noël... Mais celui dont ils guettent les moindres gestes n'a rien du bon Père Noël de leur petite enfance, au contraire.

Le ciel s'assombrit encore, comme si une terrible menace pesait sur Angoulême.

 

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II

Angoulême sous la neige

 

Aurore, François et Benoît ne sentent même plus la morsure du vent froid sur leurs joues. Ils ont l'impression de vivre une véritable énigme policière, car l'homme en noir a vraiment une attitude étrange. Ils viennent d'arriver sur la place du Marché Couvert. La verrière des Halles, elle aussi nappée de neige, prend des allures de monument fantastique.

Pourquoi l'inconnu regarde-t-il longuement cette ancienne construction que les enfants jugent sans intérêt ?

Ils ignorent qu'elle fut bâtie sur les ruines du Châtelet qui complétait l'enceinte du IXème siècle et qui était composé de trois grosses tours rondes. Après avoir servi de prison au XVIIème, il fut démoli.

Les enfants n'ont pu s'empêcher de s'accouder un moment au rempart donnant sur le nord. La vue est exceptionnelle. On voit le fleuve Charente, la gare, les quartiers de Saint-Cybard, de l'Houmeau et de la Madeleine. Les arbres, les jardins, les toits de tuiles sont maintenant couverts de neige, le paysage en devient féerique.

- Où va-t-il à présent ? demande Aurore.

- Il descend l'escalier qui rejoint la rue Léonard Jarraud...

Ils guettent leur suspect, sans bouger de leur place privilégiée. La ville était jadis une place forte bien défendue, cela n'a rien d'étonnant. Du haut des remparts, on voyait loin mais on pouvait également observer ce qui se passait au pied de la ville.

- Il remonte maintenant ! note François.

- Mais il a ramassé quelque chose par terre, dans la neige... murmure Benoît d'un air plein de mystère.

- Venez, on descend aussi, comme ça, on le croisera... A la vitesse où il marche, on aura du mal à perdre sa trace !

François se sent une âme d'inspecteur de police. Escorté de ses amis, il dégringole les marches pourtant glissantes, et à mi-chemin, comme prévu, ils se retrouvent à côté de l'inconnu. Celui-ci les observe avec un peu de surprise, d'un air contrarié, puis il s'éloigne lentement.

- Tu as vu ce regard ! murmure Aurore, l'en ai froid dans le dos ! Il a des yeux de glace !

- Ouais ! répond Benoît ! Il ne doit pas aimer les enfants, ce type !

Pour donner le change, le trio se lance dans une partie de boules de neige. Cela les amuse tant qu'ils en oublieraient presque leur mission. C'est François qui après avoir levé la tête vers le rempart, dit d'un ton soucieux :

- On ne le voit plus... Il faut y aller ! «Il» prépare sûrement un mauvais coup ! Vous imaginez ça, si on le prenait sur le fait...

- Ce serait la gloire ! Nous ferions la une des journaux ! fanfaronne Benoît.

- A condition de le retrouver, notre suspect ! ajoute Aurore.

Et les voici repartis. Sur la place du Marché Couvert, récemment réaménagée avec goût, des passants discutent. Des petits pavés ont remplacé les trottoirs de ciment et le bitume, des réverbères de style ancien donnent au lieu un cachet romantique. L'atmosphère est détendue. On sent un courant de joie, de bonne humeur, grâce à cette neige qui donne à la ville un charme nouveau, si bien accordée aux fêtes toutes proches. Des bambins gambadent sous l'œil attendri de leurs mamans.

- Là-bas, près du café Le Chat Noir, notre homme ! souffle Benoît. Dites donc, il parle à un drôle de type que j'ai déjà vu en ville.

- Tu crois ? demande François.

- Je t'assure. Et je l'ai vu aux prises avec la police. On avait raison, il y a anguille sous roche. Tenez, regardez, l'homme en noir lui tend un bout de papier...

Aurore frémit. Malgré la danse des flocons et la présence de ses camarades, elle éprouve un vrai malaise. Une peur sournoise.

- Il faudrait prévenir la police. Ce sont peut-être des trafiquants de drogue ! Il y en a un qui nous observe...

François se veut rassurant. Il prend la main de sa camarade :

- Ne crains rien ! Si les choses tournent mal, on entre dans le premier magasin, et on demande à appeler la police. D'accord ?

Elle acquiesce de la tête. Là-bas, les deux hommes se sont séparés. L'inconnu du T.G.V s'éloigne, mais le second personnage s'avance vers les enfants. A quelques mètres d'eux, il leur montre le poing, l'air mauvais :

- Qu'est-ce que vous voulez, bande de petits fouineurs ?

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Le trio décampe, terrifié. Pourtant, ils ne renoncent pas et la poursuite reprend dans les rues étroites du vieil Angoulême. L'homme au pardessus noir les parcourt d'un pas de promeneur et c'est d'une même allure paisible qu'il flâne sur la Place Francis-Louvel. C'est un endroit pittoresque, été comme hiver. Le Palais de Justice donne à l'ensemble une touche grandiose, avec son monumental escalier de pierre et les hautes colonnes cannelées de son fronton.

Un joli manège, aux allures de Carrousel, est installé sous les arbres dégarnis de feuilles mais désormais parés de givre et de neige. C'est un peu le cœur de la haute ville, que les citadins apprécient grandement, et des commerces de qualité tiennent boutique alentour : pâtissiers, cafés, librairies. Située au  milieu de la place, la magnifique fontaine présente un spectacle aussi rare qu'enchanteur. En raison du froid qui a sévi les jours précédents, des cristallisations se sont formées, suivant les jeux de l'eau et elles composent à présent de savantes sculptures de glace.

- Regardez ! s'écrie Aurore, c'est vraiment merveilleux…Comme dans le petit square de la Madeleine, juste avant la gare ! Tous les jets d'eau ont commencé à geler et l'on dirait de la dentelle de glace. Oh ! J'adore la neige !

- Moi aussi ! affirme François qui a l'impression de ne s'être jamais tant amusé.

- Ohé, les poètes ! dit Benoît, notre homme va vers la rue des Postes.

Ils s'élancent. L'inconnu fait une pause, se retourne et les regarde d'un œil courroucé. Aussitôt, le trio, comme pris en faute, feint de s'intéresser à la vitrine du magasin MCL, soigneusement décorée. Ils contemplent les livres présentés. Ici, on trouve un grand choix d'ouvrages. S'ils avaient le temps, ils entreraient bien pour voir de plus près les merveilles en vente pour Noël, mais ils ont d'autres impératifs...

- Il continue à nous fixer ! marmonne Benoît entre ses dents.

- On le dérange, j'en suis sûre ! commente Aurore qui est de moins en moins rassurée.

Enfin, avec un haussement d'épaules, le suspect aux allures de savant fou s'éloigne encore. François jette un dernier coup d'œil à l'intérieur du magasin. Soudain ses traits s'illuminent. C'est trop beau : là, près d'un présentoir de livres, il vient de reconnaître la silhouette de Vincent. Pas de doute, c'est bien son ami, avec ses cheveux châtains, ses yeux bleus et son allure décontractée.

- Une minute, s'écrie-t-il ! Vincent est là, je vais lui demander s'il peut venir avec nous !

Aurore et Benoît, impatients, attendent sur le trottoir. Ils voient François s'approcher de Vincent, discuter avec animation. C'est gagné, ils reviennent ensemble. Vincent leur serre la main en souriant :

- Alors, il paraît que vous êtes sur la piste du crime ! Où est ce sinistre type en noir que vous traquez ?

Aurore répond vivement :

- II est parti par la rue Friediand, celle du Musée...

- Allez, je vous accompagne. On ne sait jamais ce qui peut arriver, et puis, avec cette neige, je ferais bien le tour de la ville !

François se sent comblé. L'aventure tourne à leur avantage, maintenant que Vincent est à leurs côtés. Il se dit que c'est vraiment une journée sensationnelle, car tous ses rêves se réalisent. Il neige pour Noël, et escorté de ses meilleurs copains, il parcourt la ville, «sur la piste du crime», comme l'a si bien dit Vincent.

Bientôt tous arrivent devant la cathédrale. Vincent et les trois enfants sont un instant muets de saisissement tant la vue se révèle extraordinaire. Le rempart du midi ressemble à un décor de film, la plaine qui s'étend au loin, vers le sud, est méconnaissable.

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Ils ont aussi retrouvés l'homme au pardessus noir qui est plongé dans une longue contemplation de la façade de la cathédrale, ce chef-d'œuvre de l'art roman que des milliers de touristes viennent admirer chaque année. Lorsqu'il abandonne son poste, c'est pour faire le tour du monument et entrer dans le petit jardin dans lequel se dressent la chapelle Saint-Gelais et la colonne du duc d'Epemon. Les hauts murs qui dominent les plates-bandes enneigées sont ceux du Musée des Beaux-Arts, où l'on peut admirer le célèbre casque d'or d'Agris, un vrai chef-d'œuvre d'orfèvrerie gauloise, découvert dans la région, de splendides tableaux et des collections d'art africain, sans oublier la salle consacrée à la préhistoire.

- "Monsieur" a l'air de bien aimer les vieilles pierres ! chuchote François qui a souvent entendu l'expression.

- Ou bien il attend un complice et nous le dérangeons ! Il cherche à nous tromper ! soupire Benoît. Regardez, il essaie d'ouvrir la porte de la chapelle.

- Mais qu'est-ce qu'il cherche, à la fin ? marmonne Aurore. J'ai froid aux pieds, à force d'attendre que ce "monsieur" ait inspecté la ville entière.

Vincent hausse les épaules, perplexe. Mais il se prend au jeu, pour faire plaisir à François et à ses amis. A voix basse, il conclut :

- Ce type-là cherche à faire un mauvais coup.

Pourtant l'homme en noir va leur offrir une belle occasion de se détendre, car d'un pas plus décidé le voici qui traverse la place de la Cathédrale et se dirige vers le Jardin Vert.

Le quatuor est ravi, surtout François qui n'en espérait pas tant. Dire qu'il était parti de chez lui en pensant faire une petite balade vers la gare et qu'il entre maintenant dans ce beau parc qui depuis des générations fait la joie des enfants d'Angoulême. Conçu en bas du rempart du midi, le vaste jardin, orné de bassins, de rocailles, de parterres fleuris, s'étend tout le long de l'avenue Wilson qui descend en une large boucle vers les bords de la Charente.

Il neige toujours, et le Jardin Vert, sous cette parure hivernale, devient un site magique. D'ailleurs, ils ne sont pas les seuls à en parcourir les allées. Le suspect, lui, s'arrête un instant, tousse un peu, remonte son écharpe comme s'il craignait d'être reconnu par les nombreux promeneurs. La mine grave, il ne semble pas se passionner pour les chèvres naines de l'enclos principal, ni pour les carpes des bassins. Il s'obstine à étudier les contreforts des remparts, notamment la tour Léchelle et sa meurtrière à canon, datée du XVIème siècle.

Cet étranger aux allures inquiétantes ignore sans doute, que non loin de la Cathédrale, si l'on descend un peu vers la rue Saint-Martin, on peut observer, sur une pierre de l'ancienne enceinte, une sculpture représentant la jambe de Clovis. Les historiens pensent que ce fut jadis une manière de montrer, qu'en ce lieu, le roi franc, venu défendre la place contre les terribles Wisigoths, fut blessé à la jambe...

- Oh ! Ça alors ! Il part en exploration du côté des grottes, c'est de plus en plus bizarre ! s'écrie Vincent. S'il n'est pas d'ici, il ne peut pas savoir ce qu'il y a de ce côté. Par contre, s'il connaît la ville, rien ne m'étonne. Cette zone du Jardin Vert est parfois mal fréquentée.

En effet, l'inconnu s'avance vers cette partie du parc, moins aménagée, plus escarpée, qui se situe au pied d'une falaise abrupte. Des grottes s'ouvrent là. Dans l'une d'elle vécut un ermite nommé Saint-Cybard. On prétend aussi que l'une de ces cavités rejoindrait d'immenses cavernes naturelles, creusées dans la masse rocheuse sur laquelle fut construite la cité d'Angoulême. On parle également d'un lac souterrain, ce qui fait rêver les aventuriers d'occasion.

- Moi, j'attends ici ! déclare Aurore. Si cet homme doit retrouver d'autres malfaiteurs dans ce coin désert, il faut être prudent. Je suis sûre que ce type, avec ses empreintes de géant et ses manières louches, manigance quelque chose. Si on le gêne, il peut chercher à nous faire du mal.

- Tu as raison ! dit Benoît. Cela m'ennuie de l'avouer, mais je commence à avoir peur aussi.

Vincent les regarde tour à tour, feignant l'indignation :

- Quoi ? Vous avez peur, alors que je suis avec vous ? Demandez à François si nous ne venons pas à bout des pires difficultés !

Et Vincent éclate de rire, un rire si gai et si naturel qu'il provoque aussitôt le rire d'Aurore, de Benoît et de François, très fier de son ami. Ils décident néanmoins d'attendre à bonne distance la suite des événements. Pour l'heure, les voici occupés à jouer sur la scène d'une singulière construction de ciment et de rocaille, en face d'une série de gradins. C'est le Théâtre de la Nature, érigé en 1932. Durant la saison estivale, des spectacles sont donnés dans ce décor de verdure et de pierres.

Aurore qui suit des cours de danse et se révèle une brillante élève, esquisse quelques entrechats sur la scène poudrée de neige. Elle vole, gracieuse, ce qui distrait une maman, son bébé sur le bras. Benoît préfère façonner une boule de neige géante. François, lui, demeure immobile, songeur. Que peut donc bien faire l'homme en noir là-bas et vers quel inquiétant rendez-vous s'est-il dirigé ? Et s'il leur échappait en s'enfuyant dans une des grottes ? Pire, si ces grottes mystérieuses étaient un de ses repaires... On ne sait jamais. L'imagination de François s'emballe. Aurore a bien parlé de vampire, or les vampires habitent sous la terre...

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Enfin l'homme au pardessus noir revient sur ses pas. Il n'a pas une seule fois baissé cette écharpe grise qui cache le bas de son visage. Son chapeau est lui aussi constellé de flocons, mais il ne l'a même pas secoué. Il marche, raide, longiligne, comme un fantôme égaré parmi les vivants. Haute silhouette sombre dans le vaste parc blanc de neige, sous un ciel de plomb, il ne semble plus tout à fait réel.

- Il arrive ! Oh ! Il est effrayant... chuchote Aurore. Vite, descendons.

Les trois enfants se sauvent en riant à demi, partagés entre la terreur et la certitude de pouvoir s'échapper. Ils courent vite, grisés par leur liberté et cette ambiance de mystère qu'ils sentent autour d'eux depuis leur départ de la gare. Mais Vincent les rattrape sans peine :

- Vous êtes fous de galoper comme ça, avec le verglas qui commence à se former ! Et quel bon moyen de se faire remarquer ! Jetez un œil derrière nous... Là-bas, près du kiosque, «il» arrive, et à grands pas ! Filons !

C'est vrai, l'homme en noir les suit. Il avance à pas rapides, sans cesser de les fixer,  imperturbable. Son porte-document sous le bras, les yeux graves, il marche, comme infatigable. Cette fois, Vincent, Aurore, François et Benoît préfèrent le distancer une bonne fois pour toutes. Et puis c'est tellement agréable de gambader dans les allées du Jardin Vert, en se persuadant qu'un terrible danger vous menace. Très vite, ils sortent du parc, traversent la place de la Cathédrale pour reprendre la direction du centre ville. Mais l'homme en noir, tout en restant à distance, les suit.

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III

Qui se cachait derrière l’écharpe ?

 

La lumière du jour décline doucement. Les illuminations de Noël sont déjà allumées sur le rempart Desaix, qui, de la Cathédrale rejoint la Statue Carnot, au bout de l'avenue New-York. C'est un des quartiers les plus agréables de la haute ville, avec sa promenade plantée d'une double rangée d'arbres, non loin du Théâtre à la façade harmonieuse.

L'homme en noir s'approche déjà de l'imposant groupe de sculptures élevé en hommage au président Sadi Carnot, mort assassiné. François connaît bien ce monument, et d'habitude n'y prête plus attention, mais en ce jour exceptionnel, les formes et les volumes sont soulignés de neige et la statue prend des airs moins intimidants. Soudain Aurore prend la main de François, s'accroche au bras de Benoît :

- "II" nous a rattrapés. Cette fois, pas de doute, c'est à nous qu'il en veut !

- N'aie pas peur ! murmure Vincent. On a largement le temps de s'enfuir.

Les yeux de leur suspect ont pris un éclat malicieux, mais à cause de l'ombre du chapeau, le trio se trompe et croit à une expression menaçante. Discrètement, le quatuor recule et traverse la place. L'homme en noir change de direction, en leur lançant un dernier regard.

- Rentrons maintenant. De toute façon, il va bientôt faire nuit, nos parents vont peut-être se poser des questions.

Ces sages paroles prononcées par Aurore les ramènent un peu à la réalité. François soupire, déçu. Si l'aventure avait pu durer plus longtemps ! Benoît doit ressentir la même chose, car il décrète d'un ton contrarié, en faisant une moue déçue :

- On a encore une heure au moins, moi je crois que nous devons continuer à surveiller ce type, mesure de sécurité pour notre bonne ville d'Angoulême. Qu'est-ce que tu en penses, Vincent ? Tu n'es pas de mon avis !

- Tout à fait ! Angoulême est en danger, nous devons venir à bout de cet «abominable homme des neiges» !

Aurore éclate de rire, rassurée. Comme elle a une carte téléphonique, elle propose d'appeler son père qui préviendra ainsi les parents de François et de Benoît :

- S'ils savent que nous sommes tous les trois, avec Vincent, ils seront rassurés. Et c'est bien normal de faire un tour dans l'artère piétonne. C'est si joli les lumières, avec la neige...

- Excellente idée. Aurore ! s'exclame Vincent. Et dis à tes parents que je vous raccompagne...

Aurore se précipite jusqu'à une cabine toute proche. Elle en ressort radieuse :

- Pas de problème ! J'ai un papa adorable, il s'occupe de tout. Je dois rentrer vers six heures.

Benoît et François sont ravis. De plus, en inspectant les environs, ils voient «leur suspect» qui entre dans le jardin de l'Hôtel de Ville.

- Génial ! conclut Benoît. Plus bas, il leur dit d'un ton de conspirateur :

- L'homme est là-bas, près du bassin. Il a sorti un carnet. On dirait qu'il prend des notes.

- A mon avis, il va laisser un message à celui qu'il a rencontré devant le «Chat Noir», près du Marché Couvert. Son complice, c'est certain. Si nous attendons un peu, nous le verrons cacher le bout de papier ! explique François à son ami Vincent.

- Alors on le récupère et nous saurons la vérité sur ce bandit ! répond ce dernier, les yeux brillants.

Mais à leur grande déception, l'inconnu au pardessus noir remet le carnet dans sa poche intérieure. Il reste le nez en l'air, détaillant d'un air songeur les gargouilles de l'Hôtel de Ville, dont les proportions n'ont rien d'étonnant puisque s'élevait avant, sur son emplacement, le majestueux château des comtes d'Angoulême. La tour ronde, dite de Marguerite de Valois, et la tour octogonale, celle des Lusignan, une illustre famille de la région, sont des témoins remarquables de cette splendeur passée. L'homme marche d'un pas tranquille dans le jardin, sans cesser de contempler l'architecture du monument. Il fait un instant le geste d'ôter son écharpe, mais renonce vite. A cet instant, une estafette de la gendarmerie ralentit, dans la rue qui longe le jardin public seulement entouré d'un muret.

- Regardez un peu ! On dirait que les gendarmes cherchent quelqu'un ! souffle François, le cœur battant plus vite.

Les trois autres hochent la tête. Aurore murmure :

- Décidément, on avait raison. Jetez un œil sur l'homme en noir. Il s'en va, et vite. Il a peur d'être reconnu et pris. Il ne veut pas que l'on voit son visage. Il est là "incognito" comme on dit.

- Et si c'était un acteur ? suggère Benoît.

- Un acteur ! rétorque François en haussant les épaules. Ça m'étonnerait. Un acteur n'aurait pas peur des gendarmes ! Non, cet homme n'a pas la conscience tranquille. Zut ! Il a fait demi-tour et vient vers nous.

Vincent constate aussi que l'estafette de la gendarmerie a disparu de leur champ de vision, et l'inconnu se rapproche dangereusement. L'homme du T.G.V, dans la nuit bleue qui tombe sur la ville, avance vers les enfants qui sont bien surpris de ce revirement inattendu. Le pourchassé va-t-il les prendre en chasse ? Des flocons dansent au vent glacé, la scène en devient presque fantastique. La première, Aurore veut s'enfuir. Vincent la retient :

- Reste-là, il ne faut pas se séparer. On te défendra !

Benoît aussi préférerait s'éclipser. Il hésite, livide. Vincent lui semble très courageux à attendre ainsi, sans bouger d'un pouce.  L'inconnu a-t-il deviné qu'il les effrayait ? D'une voix posée, il leur dit :

- Avez-vous une minute à m'accorder ? Je voudrais vous poser une question ! Oui, vous !

En leur adressant la parole, leur suspect perd un peu de son aura mystérieuse. Il a même baissé son écharpe, relevé son chapeau et en somme, il leur montre un visage tout à fait honnête. A présent, il ressemble plus à un professeur doté d'une barbe blanche qu'à un malfaiteur. Il sourit même à Aurore, un peu intimidée :

- Bonsoir les enfants ! Je voudrais savoir deux choses ! Premier point : les tours de l'Hôtel de Ville se visitent-elles ? Second point, celui qui me préoccupe le plus : pourquoi donc m'avoir suivi depuis la gare sans jamais perdre ma trace, ni venir me saluer ?

Du coup, Aurore, François et Benoît se sentent un peu idiots. Vincent retient un sourire. Il devine, du haut de ses quinze ans, que leur rêve d'aventure s'écroule. Il reste la neige si belle, la ville transfigurée, avec ses toitures argentées, ses pelouses blanches, cette atmosphère unique et bien particulière.

L'homme en noir attend les réponses sans impatience. Vincent se décide à lui parler :

- Oui, monsieur, ces tours se visitent, mais il est peut-être trop tard pour aujourd'hui !

- Bon ! Et le second point ?

Cette fois, Benoît s'empresse de dire :

- On vous prenait pour un bandit, monsieur. Alors on vous a suivi pour savoir ce que vous complotiez...

- C'est à cause de la neige ! ajoute doucement Aurore, un peu confuse. C'était une sorte de jeu, vous comprenez, monsieur ?

L'homme se met à rire. Il a des yeux très bleus et sa voix inspire confiance :

- Si je comprends bien, donc, vous aviez envie de vous promener sous la neige, et je vous en ai donné l'occasion. Mais dites-moi, ai-je vraiment l'air d'un bandit ?

François sourit, gêné, puis déclare à voix basse :

- Vous cachiez votre figure dans votre écharpe... et avec votre chapeau... !

- Et vous laissiez des empreintes énormes ! Vous avez parlé à un drôle de type, place des Halles ! Vous regardiez partout, vous avez même noté des choses sur un carnet ! explique Benoît comme si ce genre d'attitude était on ne peut plus insolite.

Leur suspect éclate de rire, puis il hoche la tête d'un air ironique :

- Venez, marchons un peu. Il ne fait pas chaud. Bien ! Sachez que par ce temps, lorsqu'on est un peu grippé, c'est bien naturel de se protéger d'une écharpe. Quant à mes pieds, ils sont comme ils sont, moi je n'y peux rien ! La nature vous donne des pieds en rapport avec votre taille. Sans compter que je suis très frileux, et que je porte des chaussures adaptées à la neige ! Enfin, laissons ces bêtises ! Je vais vous dire qui je suis, et pourquoi j'ai eu l'étrange idée de visiter un peu votre ville... Car vous habitez Angoulême, je pense ?

- Non, monsieur, nous habitons tous les quatre à Gond-Pontouvre, c'est vers la route de Paris, au bord de la Charente... et de la Touvre ! Un super endroit, il y a même un vieux lavoir, un jardin public génial, entouré d'une rivière !

Vincent a parlé sans crainte. Tous les quatre, escortant "l'homme du T.G.V", descendent maintenant l'artère piétonne. Il y a là beaucoup de monde, de la musique, des lumières et une joyeuse agitation.

- Je me présente, dit l'inconnu, Charles Bertin, archéologue, historien à ses heures. Je suis venu rendre visite à un de mes confrères, mais je n'avais rendez-vous avec lui qu'à dix-neuf heures, pour aller dîner. Et malgré mon grand âge, j'aime la neige. Je vis en Provence, et là-bas, elle est encore plus rare que dans votre département. J'étais à Paris, à un congrès, et comme j'avais l'après-midi devant moi, j'ai décidé de visiter un peu Angoulême, que je connaissais uniquement de réputation, par les livres et les descriptions de mon collègue. Je suis loin d'avoir pu admirer toutes ses richesses, hélas !

- Et pourquoi avez-vous pris des notes, tout à l'heure, dans le jardin de l'Hôtel de Ville ! se permet de demander Benoît.

- C'est très simple, j'ai fait un croquis d'une des gargouilles qui me semblait originale. Vous avez de la chance, mes enfants, de vivre aux portes d'une si belle ville.

- C'est vrai qu'Angoulême est une jolie ville, répond Aurore. Surtout sous la neige !

- Oui, une ville très ancienne. Imaginez-la jadis, ceinturée de ses remparts, flanquée de ses portes défensives. Saviez-vous qu'elle possédait un nombre impressionnant d'églises, de chapelles, d'abbayes ? Et ses vieilles rues, encore si pittoresques, quel patrimoine, mes enfants ! Demain, je dois visiter le Musée des Beaux-Arts et la crypte de la Cathédrale. Je comprends mieux les propos enthousiastes de mon confrère.

François écoute cet homme qui leur sourit si gentiment. Il regrette un peu que ce ne soit pas le bandit tant attendu, mais en vérité, il est heureux de l'avoir rencontré. Pourtant il lui demande encore, sans conviction :

- Et cet homme, place des Halles ?

- Ah ! Ce n'était qu'un pauvre malheureux ! Il me demandait si je n'avais pas une cigarette. Il est mal tombé, je ne fume pas ! Mais je lui ai donné un billet de dix euros. C'est bientôt Noël, n'est-ce pas, et je suis toujours content de faire un petit geste ! Ma mère m'a éduqué ainsi...

Il suffit de peu de choses. L'homme en noir, de vampire, de bandit, se change en «Père Noël». Tout était simple, en vérité, mais ils avaient de l'imagination à revendre. François se dit que cette journée de neige, à jouer aux détectives, avec Vincent, rencontré par hasard, Aurore, si mignonne, et Benoît, son cher camarade, restera un souvenir précieux.

- Il n'est que dix-huit heures dix ! Si je vous raccompagnais un bout de chemin... De toute façon, mon ami doit me retrouver à la gare, car en fait, je devais arriver par le T.G.V de dix-neuf heures...

Le quatuor est enchanté. Ce sont eux maintenant qui se changent en guides, présentant telle ou telle rue, montrant le clocher de l'église Saint-Jacques de l'Houmeau. Ils entraînent leur nouvel ami le long de la rue de Paris.

- Savez-vous, mes enfants, dit soudain, Charles Bertin, que ce quartier d'Angoulême, situé en bas du promontoire rocheux, fut naguère le vrai cœur de la ville. Je me souviens d'avoir lu un traité historique sur L'Houmeau. Vivaient ici les grands bourgeois de la région, en raison de l'activité fluviale. Les quais bourdonnaient d'une animation laborieuse, les gabares emportaient les pièces de fonderie fabriquées à Ruelle, sans parler des autres denrées. La preuve, l'illustre écrivain Honoré de Balzac a utilisé ce décor dans son roman "Les illusions perdues".

Ils ignoraient tout cela. Ils passent en silence devant l'église Saint-Jacques, majestueuse avec son fronton et ses colonnes inspirées des temples grecs. Des sapins sont en vente, sous une longue guirlande d'ampoules multicolores.

De là, ils arrivent sur les berges de la Charente. La neige a recouvert les pelouses, mais les canards barbotent encore, sous la vive clarté des lampadaires. Vincent explique à leur compagnon que plus loin, se trouve le grand plan d'eau de Saint-Yrieix, un lieu très apprécié des citadins, l'hiver pour la promenade ou le jogging, l'été pour la baignade et les sports nautiques. François en profite pour ajouter :

- J'avais envie d'aller là-bas, à deux heures, pour voir le plan d'eau sous la neige, mais mon grand-père m'a demandé de lui acheter son journal à la gare...

- Et voici comment toi et tes amis vous vous êtes lancés sur mes traces ! Si nous avions fait connaissance plus tôt, vous auriez pu me conseiller quant à mon itinéraire ! Par chance, j'ai une bonne mémoire et je me souvenais de mes lectures. Mais ne regrettons rien, vous avez dû bien vous amuser !

- C'est vrai ! avoue Aurore. Nous avons peut-être un peu trop d'imagination.

- Surtout moi ! reconnaît François. J'adore les livres d'aventure. En ce moment, je lis les "Six compagnons"...

- Ah ! s'écrie Charles Bertin, mon petit-fils est comme toi. Je comprends mieux pourquoi je suis passé pour un dangereux bandit. Il vous fallait un suspect... Gageons qu'en plein été, je n'aurais pas fait l'affaire, en chemisette et en casquette !

Vincent éclate de rire. Ce Charles Bertin, qui a tant effrayé son ami François, est en fait très sympathique. Ils sont à hauteur du pont Saint-Antoine, la route de Paris n'est plus loin.

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- Il vaut mieux se quitter ici ! propose Benoît, sinon vous pourriez vous perdre, monsieur. Nous sommes presque arrivés.

- J'ai un certain sens de l'orientation. Et comme j'avais consulté des plans d'Angoulême, je me suis assez vite repéré... Non ?

- C'est vrai, dit Aurore. Je croyais même que vous connaissiez bien la ville. Excusez-nous, monsieur, et bonne soirée.

- Au revoir, les enfants ! Je suis ravi de vous avoir rencontrés. Vous me semblez tous dotés d'un sacré caractère. Serrons-nous la main.

- Au revoir, monsieur !

Vincent, Benoît, François et Aurore échangent une énergique poignée de mains avec leur «suspect», devenu un monsieur fort aimable qui les regarde avec un bon sourire.

- Rentrez vite, et joyeux Noël ! s'écrie encore Charles Bertin. Et profitez bien de la neige !

- Promis ! répond Aurore.

L'homme du T.G.V s'éloigne, avec son porte-document sous le bras, son chapeau gris, son pardessus noir, sa démarche lente. Il se retourne pour leur sourire une dernière fois.

Tous les quatre lui font un signe de la main avant de courir comme des fous sur le trottoir. Il fait nuit maintenant, les voitures roulent au ralenti, car la neige, avec le froid du soir, se change en verglas par endroits. Benoît sifflote puis soupire :

- Nous sommes en retard ! Dommage... nous aurions pu aller jusqu'au square de la Mairie !

- Non moi, je rentre, je suis trop fatiguée, et je suis déjà en retard ! proteste Aurore. A bientôt ! Quelle journée, c'était merveilleux. ! Mais je préfère ne pas parler de notre enquête à mes parents.

La fillette les salue, et leur envoie un baiser du bout des doigts. C'est Noël, n'est-ce pas ?

François et Benoît se font un clin d'œil. Ils seront peut-être sermonnés d'avoir disparu tout l'après-midi, mais tant pis, leur escapade avait un tel parfum d'aventure. Vincent fait une dernière boule de neige en s'écriant :

- Bon, salut, Benoît, joyeux Noël !

Les trois garçons se séparent en riant. Puis François et Vincent rentrent sans hâte vers l'allée Paul Bert. Au fond de sa poche de parka, François sent une forme épaisse : c'est le journal, plié en quatre par ses soins. Il l'avait oublié. Quelle chance de ne pas l'avoir perdu.

- Pauvre papy ! Je l'ai fait attendre. Pour le consoler, je lui raconterai tout ! Cela le fera rire...

- Ça, je n'en doute pas ! réplique Vincent.

Depuis plus d'une heure, il ne neige plus, mais la ville semble endormie, ouatée, silencieuse. François se met à siffloter, le cœur en fête. Il revoit le T.G.V, la gare, le Marché Couvert, le Jardin Vert, la Cathédrale... Il était si heureux en compagnie d'Aurore, de Vincent et de Benoît. Rien de tout cela ne serait arrivé s'il n'avait pas neigé. C'était un jour extraordinaire, un jour de neige à Angoulême.